Quand on parle de Neptune, cela évoque beaucoup à l’apprenti astrologue le mystère et le vertige de l’Absolu.
Véritable océan psychique, la planète régit la dissolution des frontières, l’effacement de l’ego et l’aspiration à l’idéalisme le plus pur.
Elle est cette force qui, tantôt nous porte vers les cieux, tantôt nous noie dans l’abysse de l’illusion.
Pour explorer cette dualité, j’ai choisi de mettre en avant l’oeuvre de Liz Greene.
Astrologue psychologue dont la finesse d’analyse et la profondeur clinique forcent l’admiration, elle possède ce talent rare de traduire les archétypes célestes en réalités psychiques palpables.
Malheureusement, tous ses ouvrages et enseignements n’ont pas été traduits à ma connaissance, mais si vous en trouvez certains, vous pouvez les étudier avec plaisir !
Dans son ouvrage magistral, “Neptune and the Quest for Redemption” (“Neptune et la quête de rédemption”, non traduit en français), elle ne se contente pas d’étudier une planète de “rêverie”, elle explore la fonction neptunienne dans les grandes profondeurs comme le moteur d’une quête existentielle fondamentale : celle de la rédemption.
À travers ces pages, une question cruciale émerge : comment notre désir de retrouver l’unité fondamentale et la pureté peut il basculer parfois, de l’inspiration divine, vers une destruction de soi irrémédiable ?
Je m’appuie ici sur les différentes approches de ce livre important, dont je vous conseille la lecture, pour développer ces éléments (c’est un gros pavé, qui traite autant de la mythologie, de l’astrologie mondiale, de Neptune en aspect ou Neptune en synastrie, tout ne sera pas traité ici évidemment).
Le mécanisme de projection appliqué à la rédemption : La quête d’un sauveur extérieur
Au coeur de la psyché neptunienne archétypique se loge un sentiment de manque, une sorte de “faute” originelle.
En s’appuyant sur des concepts théologiques et mythologiques, Liz Greene décrit bien ce sentiment de séparation (l’éloignement de l’Éden, du sentiment d’unité indifférenciée, du contact au divin) comme une blessure profonde présente dans la psychologie humaine.
Pour l’individu, la condition matérielle, avec ses limites et ses souffrances, est vécue comme une prison, une imperfection de l’être qu’il faut impérativement expier ou transmuter au cours de cette incarnation, et c’est là une grande fonction que vient éveiller Neptune.
De ce sentiment naît l’archétype central du Rédempteur.
Puisque nous nous sentons indignes (incomplet) ou “pécheurs” par notre nature instinctive, nous cherchons désespérément une figure de pureté supérieure, un sauveur, un idéal, ou une divinité, capable de payer la “rançon” en échange de notre existence et de nos fautes.
Nous projetons sur l’Autre la capacité de nous racheter de notre propre dualité et attendons de lui une forme de salut.
Cependant, ce mécanisme de Projections est un piège redoutable !
C’est ce que Liz Greene appelle le “jeu de miroirs”, très lié au triangle de Karpman, et que j’ai pu développer dans mon article sur la dualité “victime / infirmière”.
En idéalisant l’autre, nous créons une image de perfection qui, par contraste, souligne notre propre sentiment d’insuffisance.
Cette tension devient souvent insupportable au final et l’idole que nous avons créée finit souvent par être crucifiée, démolie ou vilipendée, en lui reprochant le fait qu’elle n’ait pas pu être à la hauteur de tout ce que l’on attendait d’elle (c’est la chute du Rédempteur).
Nous déchirons notre idole parce que sa perfection supposée nous renvoie également notre propre déchéance.
Et dans ce drame psychologique, que l’on retrouve d’ailleurs souvent aussi dans les couples, les rôles sont interchangeables : nous passons sans cesse du statut de victime en quête de salut à celui de bourreau déçu ou décevant, ou de celui qui cherche le sauveur à celui qui s’offre, par sacrifice, au rôle de martyr, en tant que paratonnerre de la rédemption.
Le Souffle de l’Unité : Neptune comme source d’inspiration et de grâce
Pourtant, Neptune n’est pas que cette déchéance dans la rédemption, illusions et désillusions, la planète est aussi le souffle de vie.
Si l’on délaisse la projection pour l’expérience purement intérieure (introspective), la fonction neptunienne révèle sa face la plus lumineuse : le Pneuma, ce souffle invisible qui relie l’âme à l’univers dans un échange permanent.
Cette dimension s’exprime magnifiquement à travers les concepts de Sophia (la Sagesse) et de l’anima (l’Âme).
Ici, la fonction neptunienne agit beaucoup comme un agent de guérison, un baume d’apaisement et d’acceptation.
À travers la figure de la Grande Mère spirituelle ou de la sagesse intuitive, l’individu peut retrouver une connexion avec le sacré, c’est toute l’influence des 2 planètes d’Eau, Lune et Neptune, qui doivent forcément s’articuler dans la personnalité (des valeurs féminines réceptives).
C’est le moment où le voile des sens s’amincit pour laisser passer la grâce (rappelant l’hexagramme 22 du Yi-King du même nom).
Cette grâce se manifeste parfois par des expériences de fusion avec “le Tout”.
Elle imprègne l’art, la musique, le théâtre, les activités de soin, et même l’astrologie elle même.
Lorsque nous sommes touchés par une mélodie ou par une interprétation astrologique profonde, nous ne faisons pas qu’observer un phénomène, nous expérimentons une immersion dans une substance interconnectée, une communion avec l’invisible qui nous rappelle l’unité originelle de la création.
La face sombre de la quête: L’addiction comme fausse rédemption
“Ce ne sont pas seulement les substances de la Messe, ni les reliques saintes, ni les artefacts précieux de nos propres Édens disparus, à travers lesquels nous cherchons la rédemption. Nous pouvons également rechercher des substances neptuniennes plus sombres, telles que l’héroïne ou l’alcool. Dans ce contexte, nous pouvons commencer à comprendre la relation entre Neptune et le toxicomane. L’addiction est une affaire complexe, et quiconque a déjà tenté de travailler de manière thérapeutique avec un toxicomane à l’héroïne ou l’alcool, et celui-ci saura que si la main droite de l’addict s’agrippe désespérément à la liberté, la gauche est secrètement enchaînée à la rédemption miraculeuse cachée dans le poison. Aucune logique ne peut pénétrer ce monde neptunien, car la substance manifestement destructrice est, pour l’addict, la chair et le sang du rédempteur, capable de le libérer de la prison de l’incarnation et d’ouvrir les portes closes du Paradis perdu depuis si longtemps.”
Dans cette citation Liz Greene met bien en valeur cette dualité si présente entre le Neptune numineux naturel et celui que l’on arrive à atteindre par les drogues…
Mais attention : la frontière entre l’extase et l’abysse est d’une minceur extrême.
La volonté d’échapper à la “prison de la matière” et de retrouver l’unité perdue peut, si elle n’est pas canalisée, dériver vers des voies de destruction.
L’addiction aux drogues est, en essence, une tentative de rédemption par la dissolution.
L’usage de substances, qu’il s’agisse de drogues, d’alcool ou même d’une dépendance aux médicaments (comme la crise de l’Oxycontin aux USA ou la France premier pays au monde dans la consommation d’antidépresseurs et d’anxiolytiques) peut être analysé comme une recherche de l’oubli.
Surtout sur certaines drogues qui “endorment” ou sont antalgiques, anesthésiantes, comme l’héroïne, le haschich / cannabis, l’opium, le fentanyl, qui sont très “neptuniennes” dans leur nature (par opposition à d’autres drogues plus stimulantes comme la cocaïne ou les amphétamines, qui font intervenir d’autres fonctions planétaires en astrologie).
L’individu cherche à provoquer une dissolution chimique de l’ego, une manière artificielle de briser les frontières du corps pour retrouver l’unité et d’anesthésier la douleur de l’existence pour retrouver l’état prénatal indifférencié.
C’est une quête de grâce et d’expansion de conscience qui utilise en réalité le poison de la drogue comme vecteur de médiation.
Les alchimistes en parlaient d’ailleurs déjà il y a des centaines d’années, comme étant les “eaux acides corrosives”, qui produisent des transformations rapides, radicales, extrêmes, mais qui peuvent être très destructrices et mortelles pour l’individualité…
Comme le précise aussi Liz Greene, cette dérive addictive s’étend également à la sphère relationnelle et affective !
La sexualité peut très bien devenir un refuge neptunien désincarné et l’orgasme est une des portes neptuniennes également activable pour retrouver l’unité fondamentale du Yin et du Yang.
Dans ce contexte, l’autre n’est plus forcément une personne “réelle” avec qui l’on échange, mais un instrument utilisé pour s’effacer et se dissoudre (en reformant une unité “couple”).
On recherche alors, à travers l’acte sexuel, non pas la rencontre de l’autre, mais juste l’annihilation de sa propre solitude et de l’anxiété, s’enroulant sur soi-même tel l’Ouroboros, jusqu’à s’étouffer dans l’oubli (très lié à ce que l’on appelle aujourd’hui aussi les “soirées chemsex”, pour “chemical sexuality”, en gros des orgies sous drogue).
L’Extase et la Chute : Le paradoxe de l’expérience mystique
“« C’était incroyable. J’ai ouvert les yeux pour découvrir la pièce baignée de lumière, une lueur dorée qui rendait tout frais et éclatant. C’était comme si je voyais le monde à nouveau pour la première fois. Cela m’a mis les larmes aux yeux. Tout était si beau, si précieux. Je me sentais sanctifiée et restaurée dans mon intégrité. La vie était profondément bonne ; les guerres, les querelles et les plaintes semblaient dérisoires. L’amour, l’amour universel, était la seule réalité… Mais je ne réfléchissais pas. Je savais, tout simplement. Il n’y avait pas de peur, seulement de la lumière, de l’amour et une paix qui défie toute description. C’était total ; le temps s’était arrêté, chaque instant semblait infini et béat… Mais aussi intense que ce sentiment ait été pendant sa durée (il a duré environ huit heures, puis s’est progressivement estompé au fil du temps), c’est ainsi que je me suis sentie anéantie lorsqu’il m’a quittée. C’était pire que si j’avais tout perdu : mon mari, mon enfant, mes parents et mes meilleurs amis. J’avais l’impression d’avoir été bannie, que la porte du royaume spirituel s’était refermée violemment devant moi. Je me sentais indigne, plus que je ne l’avais jamais été auparavant. Mon existence semblait superficielle et futile sans cette vaste conscience aimante. »
Lorsque la connaissance et l’expérience de l’unité, de l’amour et de la joie de la vie commencent à s’estomper, une crise personnelle peut s’ensuivre.
Le potentiel de guérison d’un tel type d’expérience est évident. Sa véritable nature est un mystère et ne peut être réduite à un simple état de fantasme de fusion avec une mère-créatrice divine.
L’intelligence prodigieuse révélée, qui donne un sens à un schéma de vie auparavant dénué de sens et incompréhensible, si elle n’est pas divine au sens religieux conventionnel, se situe certainement au-delà de toute capacité de l’ego conscient. Mais les propriétés addictives de cette “expérience de pointe” océanique, particulièrement pour un individu qui trouve déjà la vie trop tribale, sont tout aussi évidentes.”
Dans cette citation, Liz Greene reprend un témoignage d’expérience mystique neptunienne d’une de ses consultantes et le commente.
Pour comprendre ce basculement, il est nécessaire de s’arrêter sur le concept de “Peak Experience” (expérience de pointe), terme popularisé par le psychologue humaniste Abraham Maslow.
Une expérience de pointe est un moment de conscience intense, une épiphanie où l’individu ressent une unité totale, une paix absolue et une absence de peur.
C’est l’éclat de la révélation, une lumière dorée qui semble sanctifier l’existence, et que l’on peut rapprocher d’un état mystique profond.
Cependant, le revers de cette médaille est d’une violence inouïe…
Le traumatisme de la fin de l’expérience (le retour brutal à la réalité matérielle) provoque un sentiment de bannissement et doit être géré au mieux.
Lorsque l’état de grâce s’estompe, le monde semble soudainement terne, vide et dénué de sens. L’individu se sent exilé de son propre paradis, dont il a eu un simple avant goût, mais qu’il est à présent incapable de faire perdurer sur une même intensité !
Il faut retrouver, le travail, le ménage, les factures, les disputes, la lourdeur du corps, parfois la maladie, en gros toute la matérialité…
Le risque de crise personnelle est alors majeur.
L’être humain n’est pas conçu pour vivre dans une extase perpétuelle, sa vie n’est pas adaptée à cela, la structure psychique nécessite une certaine tension pour rester stable.
Pour certains, la difficulté à réintégrer la réalité peut mener à une quête obsessionnelle, un véritable “shoot” de l’extase, où l’on cherche à revivre l’intensité de la vision à tout prix, au risque de sombrer dans une détresse psychologique profonde.
Pourtant, ce type d’expérience mystique est déjà très précieuse en soi si elle arrive une seule fois dans une vie, elle peut ouvrir des compréhensions spirituelles profondes, et il faut avoir la sagesse de comprendre qu’elle n’est pas faite pour durer la totalité de l’incarnation…
Astrologiquement, certains cycles seront particulièrement importants à suivre évidemment, comme annonciateurs de ce type d’expérience, comme par exemple un Soleil progressé conjoint Neptune, ou un transit de Neptune conjoint au Soleil ou à la Lune natals, etc.
Vers une meilleure intégration globale de la fonction Neptune
En définitive, Neptune nous présente un drame éternel presque schizophrénique, bien symbolisé par le signe des Poissons : deux êtres liés ensemble par un fil mais nageant dans des directions opposées, l’un plongeant toujours plus profond vers l’unité absolu, l’autre devant accepter avec sagesse son état présent tel qu’il est.
Il y a là à la fois, le besoin fondamental de se dissoudre et le remède qui peut tout guérir, tout spiritualiser.
L’enjeu de notre évolution psychologique et spirituelle réside donc dans l’intégration et l’équilibre de cette fonction neptunienne selon la manière dont elle s’exprime dans notre thème, selon comment on la comprend et comment on a pu l’exprimer dans sa vie.
La véritable rédemption neptunienne soulignée par Liz Greene ne réside pas tant dans la quête perpétuelle d’un sauveur extérieur ou d’une substance chimique qui nous libérerait de nous-mêmes, mais dans la capacité à cultiver cette unité fondamentale intérieure sans pour autant s’y perdre, tout au long de sa vie.
Il s’agit de réussir à trouver le sacré au coeur du quotidien, sans dépendance ni attachement excessif, peut être en sachant s’émerveiller des petites choses qui ponctuent nos journées…
L’objectif ultime est de transformer cette quête de salut en une transformation de “l’idéal du moi”.
Plutôt que de chercher à fuir l’ego, nous devons apprendre à l’élever, le spiritualiser, pour que notre conscience devienne un réceptacle stable et conscient de la grâce neptunienne, capable de naviguer sur les eaux de l’inconscient sans plus jamais craindre la submersion.


